...un autre témoin de l'histoire Martiniquaise

La plupart des Européens s’intéressant un peu à « la » musique dite « antillaise » la réduisent au zouk et à la biguine. S’agissant de musiques martiniquaises, peu entrent dans les soi-disant “détails”.

Rappel important. Les Antilles ne se réduisent pas aux Antilles-sous-administration-française (Martinique et Guadeloupe). C’est tout un archipel partant, au nord, de Cuba à, au sud, Trinidad-Tobago/Aruba/Curaçao/Bonaire. Chaque pays a ses propres musiques-danses-chants. Le zouk est une création à la fois Martiniquaise et Guadeloupéenne (ses auteurs, compositeurs, interprètes, musiciens sont des deux pays). En Martinique, il n’y a pas que la biguine, la mazurka, la valse créole, mais aussi la « mizik chouval bwa », la « haute-taille », le « Bèlè » (en fait DanmyéKalenda Bèlè ou DKK(1)). Si l’on invite des non-Caribéens non informés à une Swaré Bèlè(2), beaucoup seront stupéfaits en découvrant voire ressentant ces pratiques qu’ils ne trouveront nulle part ailleurs (même si le BDK a des cousins dans toute la Caraïbe et au Brésil).

Mais s’ils se laissent guider vers la Haute-Taille(3), ils pourront être complètement déconcertés. Car là, on entre simultanément dans des musiques-chants-danses « à commandements », cousins de tout ce qui précède et des figures d’origine européenne… On y trouve des chorégraphies et figures ayant un arrière-goût de France « Grand Siècle », monarchique(4). Les influences culturelles européennes sont présentes dans tous les syncrétismes caribéens. Des esclaves(5), tout en ayant leurs propres musiques-chants-danses d’origines africaines (BDK), observaient souvent les « Maîtres » dans leurs réceptions et bals, et par mimétisme en empruntaient bien des éléments (cf ci-dessous). La musique est souvent jouée avec accordéon, violon, batterie…

Chorégraphiquement, ce qui semble avoir marqué la haute-taille est la « Contredanse française » ou « Quadrille », danse de bal et de salon par excellence, pratiquée en France entre les 17ème et 19ème siècles, formée d’une suite de cinq figures (le pantalon, l’été, la poule, la pastourelle ou la trénis, la finale ou saint-simonienne). Elle fut d’abord adoptée par les colons des milieux bourgeois, puis par le milieu rural. On en retrouve des traces dans la haute-taille, qui est une danse « à commandements », toujours formulés par un chanteur-commandeur qui donne la cadence et le rythme autour d’une suite de figures et danses dont les principales sont : le pantalon (huit mesures) ; l’été (vingt-quatre mesures) ; la poule (trente-deux mesures) ;  la pastorelle (cinquante-six ou soixante-quatre mesures) ; la Réjane.

La Haute-Taille comprend donc des apports d’origine européenne et africaine. Mais écoutez les paroles ! Elles sont à la fois en français et en créole. Le français y utilisé n’est pas toujours celui du 20ème siècle. Tout y est créolisé !

En Martinique, il semble établi que le berceau de la haute taille soit dans la région du François.

La haute-taille est donc loin d’être un simple copier-coller, ou une simple « déformation», des danses de salon française de jadis. Tout y est revisité par les Martiniquais d’hier et d’aujourd’hui.

Sinon, à ce compte-là,  la langue française n’est au fond qu’un « créole latin » (A.Césaire), un simple latin déformé, au même titre que le Roumain, donc un simple « baragouin »…

Frédéric CONSTANT.

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(1) terme générique recouvrant plusieurs musiques/chants-responsoriaux/danses en permanente synergie. La musique y est à base exclusive d’instruments acoustiques : tambour et tibwa. La naissance du BDK d’origine remonte, avant 1848, à la création par les esclaves bossales (Africains déportés) ou créoles (afro-descendants), puis des ouvriers agricoles.

(2) Soirée de chant-musique-danses-chants responsoriaux du BDK, avec rythmes, tempos multiples, et émotions couvrant tout un spectre.

(3) Etymologie : Il semblerait que ce nom de « Haute-Taille » soit issu de la coupe de robe très prisée à cette époque, que portaient les dames pour se rendre au bal.

(4) ce qui peut paraître curieux :les monarchies françaises ont toutes été esclavagistes, avec Code Noir, etc. Mais au quotidien sur place, les esclaves n’étaient pas tous en marronnage permanent.

(5) Le vocable exact serait plutôt « esclavagisés » : êtres humains mis délibérément en situation d’esclavage par le groupe dominant, la classe des « esclavagistes ». Mais d’ici que çà rentre dans les têtes…

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La haute taille en île de France avec l'association Arts Créoles

Dès le 17ème siècle toutes les danses créées à Paris étaient aussitôt reprises dans les colonies.

C’est ainsi que la Martinique devint la deuxième cour de France. Comme à Malmaison (le château de Joséphine), les concerts privés étaient nombreux. Les jeunes femmes étaient vêtues à la mode parisienne, dans des étoffes soyeuses où la taille était hissée sous la poitrine, ce qui la mettait en valeur. Ce mode de coupe eut un tel succès, qu’elle donna naissance à une ligne de contredanses du nom de la Haute Taille

Comme les quadrilles, la haute taille se dansait accompagnée au piano et au violon, dans les sociétés bourgeoises, les autres “classes” utilisaient l’accordéon, le tambour dibas, le chacha, le triangle, le siyac, ou le violon, et le commandeur.

Conservée tout d’abord dans les Campagnes de la Martinique, la haute connait un renouveau avec la ville du François, berceau de la Haute taille, qui organise un festival haute-taille et quadrille du monde tous les 2 ans. Arts créoles y a participé en 2017 et 2019.

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